L'Inde est menacé par une pénurie d'eau

L'exploitation débridée des nappes phréatiques indiennes pourraient amener à des pénuries d'eau impactant l'accès à l'eau des populations et agriculteurs locaux. Les autorités indiennes doivent mettre des priorités dans leurs politiques pour assurer le droit à l'eau de tous.
Julien Bouissou, Le Monde, France
Published: 4 years, 11 months ago (09/11/2013)
Updated: 4 years, 2 months ago (05/26/2014)

Article

L'Inde se précipite vers une pénurie d'eau. En cause : l'exploitation des nappes phréatiques, qui échappe à tout contrôle, et l'agriculture intensive. Le Groupe des ressources en eau 2030, composé d'experts et d'industriels, estime que, si rien ne change d'ici à vingt ans, la moitié des besoins en eau du pays ne pourra pas être satisfaite.

L'agriculture consomme 90 % de l'eau extraite des nappes phréatiques. Depuis la révolution verte des années 1970 qui a permis à l'Inde d'atteindre l'autosuffisance alimentaire, les cultures à haut rendement très consommatrices en eau, comme le riz et la canne à sucre, se sont développées.

La nappe phréatique est alors devenue la source d'irrigation idéale, garantissant un approvisionnement continu malgré les aléas climatiques. Leur exploitation a même été encouragée par certains Etats, qui fournissent gratuitement l'électricité aux agriculteurs et subventionnent l'achat de pompes motorisées.

Délaissés par les autorités, de nombreux canaux et réservoirs sont tombés en décrépitude. Beaucoup de paysans ne dépendent plus que des puits pour leur survie. Or l'approvisionnement dans les nappes phréatiques favorise les plus aisés, ceux qui peuvent s'offrir un puits et éventuellement revendre l'eau aux moins fortunés. Tout comme les engrais, l'achat d'eau renchérit les coûts de production agricole et peut entraîner les agriculteurs les plus vulnérables dans la spirale du surendettement.

Malédiction pour les uns, la pénurie d'eau offre des débouchés très lucratifs à d'autres. Elle fait d'abord la fortune des foreurs de puits. La petite ville de Tiruchengode, dans le Tamil Nadu, s'en est fait une spécialité, comptant aujourd'hui 10 000 foreurs prêts à partir avec leur camion dans tout le pays dès qu'une sécheresse se déclare.

DES FORAGES À 400 M DE PROFONDEUR

Le forage de puits et donc l'exploitation des nappes phréatiques deviennent chaque jour plus faciles grâce aux progrès techniques. Les coûts ne cessent de diminuer et un entrepreneur peut réaliser trois ou quatre forages à 400 m de profondeur en une journée, en empruntant les techniques de l'industrie pétrolière.

Plus la pénurie d'eau est importante, plus le puits est rentable. Dans les environs de Madras, des agriculteurs préfèrent vendre l'eau de leur sous-sol à des transporteurs, qui la revendent aux habitants de la ville, plutôt que cultiver leur terre. Il y a désormais près de 2 000 transporteurs à Madras, contre seulement 7 au début des années 1980.

"Nous rendons service aux habitants qui sont privés d'eau. Mais nous devons verser des pots-de-vin pour continuer notre activité, car nous sommes à la marge de la légalité. Le gouvernement devrait distribuer des licences pour exploiter des puits", maugrée PS Sundaram, le responsable de l'association des transporteurs d'eau de la ville.

Tout au bout de cette chaîne économique, la pénurie d'eau a même donné naissance à une start-up. L'horaire d'arrivée des camions citernes étant aléatoire, les habitants peuvent être prévenus par texto s'ils s'abonnent pour 15 centimes d'euro par mois.

L'exploitation des nappes phréatiques s'est généralisée à tout le pays et représente désormais 85 % des ressources en eau potable dans les zones rurales. Mais pour combien de temps encore ?

"LA MAFIA DE L'EAU PEUT AGIR EN TOUTE IMPUNITÉ"

Dès 2010, la Banque mondiale avait alerté New Delhi sur l'exploitation "insoutenable" des nappes aquifères. Près d'un quart des sites faisant partie d'un échantillon suivi par le Comité central des nappes phréatiques (CGWB) est dans une situation critique, semi-critique ou de surexploitation.

"Le problème, c'est que l'encadrement de cette exploitation dépend de chaque Etat et, bien souvent, ils ne possèdent pas de réglementation", déplore Sujit Kumar Sinha, ingénieur au CGWB. Et, quand les règles existent, elles sont loin d'être respectées.

Début août, dans la banlieue de New Delhi, un fonctionnaire a été muté après avoir interdit l'extraction d'eau souterraine utilisée par les chantiers de construction, comme l'exigeait la justice. "Une partie des profits générés par l'extraction des nappes phréatiques est reversée à des hommes politiques. La mafia de l'eau est protégée et peut agir en toute impunité", explique un fonctionnaire.

Le gouvernement indien a préparé une nouvelle loi qui prévoit une gouvernance centralisée et une gestion collective des ressources au niveau local afin que l'eau redevienne un bien public.

Mais c'est sans compter sur la résistance de ceux qui en tirent profit. Lorsque, en juin, le fonctionnaire d'un village à 30 km de Madras a décidé de stopper l'exploitation des nappes phréatiques, plus de 500 transporteurs se sont mis en grève, provoquant des pénuries dans plusieurs quartiers de la ville. Les pompes ont été remises en service au bout de trois jours.

Julien BOUISSOU, "L'Inde est menacée par une pénurie d'eau", Le Monde, 09-08-2013, http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/08/09/l-inde-est-menacee-par-une-penurie-d-eau_3459480_3244.html (11-09-2013).

Commentaire de Riccardo Petrella et Florence Higuet

Début août, paraissait l'article ci-dessus sur la menace d'une pénurie d'eau en Inde dès suite d'une exploitation trop massive et non contrôlée des nappes phréatiques. L'absence de régulation face à une agriculture intensive, très consommatrice en eau et destinée en partie à l'exportation en est la principale raison. Cette pénurie a débouché sur la création d'un marché économique très lucratif et non réglementé autour de la construction de puits. Ceux qui les contrôlent ont de plus en plus de pouvoir, tant face aux autorités qu'aux populations et agriculteurs locaux : le pouvoir de l'eau. Les conséquences en matière d'accès à l'eau pour des millions d'indiens se font déjà sentir. Qu'en sera-t-il une fois toutes les nappes phréatiques vidées ou polluées ?

Or, quelques jours plus tard, l'Inde présentait fièrement un porte-avions flambant neuf construit par ses propres soins pour la  somme de 5 milliards de dollars.
Si l'Inde veut rejoindre le club des puissances mondiales, ne serait-il pas plus urgent d'assurer la préservation de ses ressources en eau afin de garantir le droit à l'eau des générations présentes et futures ?

Plusieurs juridictions indiennes ont reconnu le droit à l'eau sur la base du droit à la vie consacré dans la Constitution indienne. Il est temps que les autorités du pays prennent les mesures nécessaires à la mise en œuvre de ce droit, ce qui comprend l'adoption de réglementations légales pour préserver les ressources en eau tant d'un point de vue qualitatif que quantitatif, ainsi que des changements majeurs dans les priorités politiques en passant de la priorité donnée à la puissance économique et militaire du pays à la construction d'un l’État de droit effectif.


Sources

Pour plus d'informations sur le droit à l'eau en Inde, cf. RAMPEDRE, concrétisation, approche territoriale, national, Asie, Inde.