Chili : le projet HidroAysén visant la construction de cinq barrages en Patagonie a été rejeté par le gouvernement de Michelle Bachelet

La vision de l’eau comme simple ressource peut porter atteinte au droit à l’eau. En tant que droit humain, l’eau doit être prioritairement affectée à la satisfaction des besoins humains ; l’eau pour l’énergie devant passer bien après.
Marion Veber, IERPE, Belgium
Published: 5 years, 4 months ago (06/11/2014)
Updated: 10 months ago (12/21/2018)

HidroAysén. C’est le nom de la société anonyme qui souhaite mettre en œuvre le très polémique projet de construction de cinq centrales hydroélectriques (deux sur le fleuve Baker et trois sur le fleuve Pascua) dans la région Aysén au sud du Chili. Il s’agirait alors du projet énergétique le plus important du pays.

C’est dans un contexte de vulnérabilité énergétique et d’accroissement de la demande en électricité qu’HidroAysén, la société anonyme composée d’Endesa (entreprise espagnole) et de Colbún (chilienne), a souhaité exploiter le potentiel hydroélectrique de la région d’Aysén en Patagonie.

Ainsi, en août 2007, HidroAysén présente officiellement son projet et commence à réaliser son étude d’impact. Celle-ci est remise un an plus tard (en aout 2008) à la Commission Régionale de l’Environnement (Corema). Mais, quelques mois après que les services en charge d’évaluer cette étude aient entamé leur travail, ils soulignent à la Commission Nationale de l’Environnement la non conformité du projet avec les normes environnementales en vigueur sur plusieurs points. Malgré les multiples doutes émis quant à la viabilité du projet, le 9 mai 2011, le Service d’Evaluation Environnementale de la région se positionne en faveur d’HidroAysén tout en exigeant certaines révisions à la marge. Le feu vert est donc finalement donné.

Or, ce projet est loin de faire l’unanimité au sein de la société chilienne et même de la classe politique. Comme tout projet de méga barrage, celui d’HidroAysén a son lot d’impacts sociaux, environnementaux, économiques et culturels négatifs. Les cinq barrages viendraient ainsi mettre en péril l’écosystème, en modifiant le cours des rivières et en inondant de vastes zones, et mettre à mal leur biodiversité. Sur le plan social, les communautés affectées seraient forcées de se déplacer et verraient leur cadre de vie changer. Le tourisme, important en Patagonie, serait aussi menacé du fait des infrastructures liées aux barrages (pylônes et lignes électrique). Ce ne sont là que quelques exemples des multiples conséquences à court et long terme des cinq barrages s’ils venaient à se construire.

C’est pourquoi plusieurs mouvements de résistance se sont rapidement formés au Chili (mais aussi de part le monde) tel que le Conseil de Défense de la Patagonie qui milite contre ces méga barrages et propose des solutions à la demande énergétique du pays (cf. la campagne Patagonia sin Represas http://www.patagoniasinrepresas.cl/final/).

Outre ces actions de sensibilisation menées par la société civile, plusieurs appels à la décision de mai 2011 sont présentés devant la Cour d’Appel de Puerto Montt dès juin 2011, mais ceux-ci sont rapidement rejetés. En 2012, la Cour Suprême est même saisie, mais, là encore, elle ne donne pas raison aux neuf recours de protection intentés.

En 2013-2014, un nouvel élan d’espoir se fait sentir durant la campagne présidentielle. Ce dernier se concrétise lorsque le nouveau gouvernement dont Michelle Bachelet est à la tête, demande de nouvelles études afin de prendre une décision sur la poursuite ou non du projet. C’est ainsi que le Comité des ministres commence à étudier 35 demandes présentées tant par les communautés concernées que par l’entreprise.

Le 10 juin 2014, le gouvernement chilien rejette finalement le projet d’HidroAysén. Parmi les raisons principales du rejet, l’on notera la menace sur la faune, la non prise en compte des populations déplacées et la question de l’altération des cours d’eau. Rappelons tout de même que l’entreprise a un délai de 30 jours pour faire appel.

La décision du gouvernement Bachelet va donc dans le sens de la protection de la biodiversité, des cours d’eau et des paysages mais aussi du cadre de vie des populations vivant dans la zone.

Dès l’annonce de cette décision, les citoyens et mouvements environnementalistes, sociaux, religieux investis contre HidroAysén ont manifesté leur enthousiasme devant cetteimmense victoire, comme l’a qualifiée Juan Pablo Orrego, le coordinateur du Conseil de Défense de la Patagonie. L’évêque d’Aysén, Luis Infanti, a souligné que lestriomphes coûtent mais peuvent être atteints rappelant ainsi le chemin parcouru au cours des huit dernières années.

La vision de l’eau comme simple ressource peut porter atteinte au droit à l’eau. En tant que droit humain, l’eau doit être prioritairement affectée à la satisfaction des besoins humains ; l’eau pour l’énergie devant passer bien après. C’est ce que rappelait d’ailleurs, Catarina de Albuquerque, rapporteuse spéciale des Nations Unies pour le droit à l’eau potable et à l’assainissement, à l’occasion de la journée mondiale de l’eau le 22 mars :Les objectifs de développement d’un pays peuvent amener à donner la priorité à l’eau pour la production d’énergie, venant alors fragiliser l’eau pour la consommation et l’assainissement. (traduction non officielle). Pour ce projet, le gouvernement ne semble pas avoir cédé à l’excuse de la « crise énergétique » ni même à celle du développement, qui n’est pas assez souvent pensé comme un objectif de long terme incluant les aspects sociaux et environnementaux et non, seulement, les simples aspects économiques.

Les défenseurs du droit à l’eau ne peuvent qu’être soulagés d’une telle décision sans laquelle HidroAysén aurait mis à mal tant la quantité de l’eau que sa qualité et son accessibilité. La protection des sources d’eau est un point primordial dans la mise en œuvre du droit humain à l’eau et ce d’autant plus que, dans le cas de la Patagonie l’on peut parler d’une des réserves d’eau douce les plus importantes de la planète.

C’est donc une immense victoire pour les mouvements et citoyens opposés à ce projet mais aussi un espoir pour les autres batailles contre les projets de méga barrages partout dans le monde. C’est la preuve que l’environnement, le social et l’humain peuvent parfois prévaloir sur les intérêts économiques et sur la recherche de la croissance et du développement à tout prix.

Espérons que cette première décision du nouveau gouvernement chilien sera suivie par la très attendue modification du Code l’Eau et de la Constitution afin que l’eau ne soit plus vue comme un bien économique mais comme un droit humain fondamental. A suivre donc…

Sources :